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« Straight Back, Soft Front » (des principes solides alliés à une ouverture d’esprit) : Redevabilité des ONG et droits humains — Michael Edwards, Distinguished Senior Fellow à Demos, New York FRENES

Pourquoi les débats sur la redevabilité des ONG génèrent-ils autant de tensions et de désaccords ? C’est parce que – au delà des débats sur les meilleurs types de critères d’évaluation, de méthodes et de cadres de régulation à adopter – la notion de redevabilité soulève des questions beaucoup plus complexes, relatives au pouvoir et à la responsabilité, à la santé de la démocratie, et à la viabilité sur le long terme d’une action citoyenne indépendante.

Selon moi, la nécessité de faire en sorte que les ONG soient redevables de leurs actions ne fait pas débat, mais il existe des préoccupations légitimes quant à ce que cette obligation de redevabilité recouvre en pratique, en particulier pour les groupes de défense des droits humains qui opèrent dans des contextes politiques où la notion de redevabilité peut être utilisée comme un moyen de restreindre leurs activités. Il faut donc avant tout placer le débat sur la redevabilité dans son contexte, avant de pouvoir trouver des solutions négociées, qui soient viables aussi bien pour les ONG que pour les gouvernements. L’étape suivante est donc de trouver un équilibre réaliste entre les droits et les responsabilités, de façon à protéger la liberté d’association en contrepartie d’une surveillance publique légitime. « Straight Back, Soft Front » (des principes solides alliés à une ouverture d’esprit) est une expression que l’on entend souvent de la part des militants des mouvements sociaux, et elle résume très bien ce processus : à savoir le fait de défendre fermement sa mission et ses principes tout en faisant face à ses responsabilités avec autant de créativité et de flexibilité que possible.

La plupart d’entre nous entretiennent un rapport d’amour-haine avec la concentration du pouvoir, en préférant rendre le pouvoir aussi diffus que possible afin d’atténuer les risques d’abus de pouvoir. Pour autant nous sommes également conscients du fait que la concentration du pouvoir est essentielle pour garantir la justice sociale, lorsqu’il est exercé par l’État dans sa capacité de garant ultime de la sécurité humaine, et de détenteur principal d’obligations au regard des droits internationalement reconnus ; ou lorsqu’il est exercé par de grandes ONG et des mouvements sociaux qui ont la capacité de protéger les droits humains et de faire pression pour obtenir des réformes politiques par le biais d’une opposition concertée.

La notion de redevabilité est le mécanisme qui complète cette équation en jouant un rôle de contrepoids à la concentration du pouvoir. Nous sommes tous tenus de répondre de nos actions, ce qui correspond sans doute à la définition la plus simple de la redevabilité dont nous disposons. Bien entendu, le concept est plus complexe que cela, mais je pense que toutes les définitions incluraient à la fois la responsabilité de rendre compte aux parties prenantes de manière claire et transparente de toutes les activités qui affectent leur vie, et le fait d’accepter de se soumettre, à certaines conditions, au contrôle d’une autorité légitime.

Mais qu’est-ce qui rend cette autorité « légitime » ? Les restrictions à la liberté d’expression et d’association, la multiplication des formes plus interventionnistes de régulation et d’enquête ainsi que l’intrusion d’impératifs sécuritaires dans les débats portant sur les ONG et leur action, empreignent la notion de redevabilité d’un halo plus inquiétant. Et dans des contextes qui sont extrêmement « sécuritisés » ou politisés, il est plus difficile d’aboutir à des innovations en matière de redevabilité des ONG. En effet, les résultats de cet exercice de redevabilité – obtenus par le biais d’une ouverture plus grande à la surveillance publique – peuvent être détournés pour réduire à néant une organisation ou interdire son accès à des voies d’influence ou de ressources, alors qu’ils devraient être un moyen de l’inciter à améliorer ses performances. Dans ces situations la nature politique de la question de la redevabilité des ONG génère beaucoup plus de désaccords que ses aspects techniques. Mais alors, que devrions-nous faire ?

Je pense que le meilleur moyen est de reconnaître que toutes les ONG ont des droits et des responsabilités qui doivent être négociés en permanence, selon le contexte, de façon à assurer la possibilité de mener de manière indépendante des actions citoyennes tout en respectant, en contrepartie, les régulations visant à assurer que ces actions sont effectuées dans l’intérêt public. Si le concept d’« intérêt public » est trop vague et amorphe pour être effectif ou opérationnel, on peut au moins faire en sorte que les activités qui prétendent être « bénéfiques » soient rendues publiques et se soumettent à une surveillance du public. La possibilité de savoir ce que fait une organisation et de pouvoir ensuite poser des questions est sans aucun doute le fondement de la redevabilité.

Pour autant, il est peu probable que le fait de compter exclusivement sur une régulation volontaire ou une autorégulation parvienne à éliminer les exemples de mauvaises pratiques, ou soit politiquement réalisable dans des contextes où les gouvernements doivent démontrer qu’ils exercent leur pouvoir de contrôle de façon uniforme et systématique sur l’ensemble des institutions sociales. Rien dans la nature des ONG n’indique que ces contrôles ne sont pas nécessaires, et si l’autorégulation s’avère inadéquate pour le secteur économique privé ou, de fait, pour les gouvernements, il est difficile de pouvoir soutenir que les ONG doivent faire l’objet d’une exception – mis à part dans les cas où la mise en œuvre de mécanismes spécifiques de responsabilité expose l’organisation, ou ceux qu’elle défend, au risque de violations de droits fondamentaux, droits qui ont précédence sur ceux des autorités qui régulent l’espace d’action des ONG.

Dans ces situations, l’équilibre entre les droits et les responsabilités des ONG va évidemment être modifié, même si les gouvernements continuent de se prévaloir d’un principe d’uniformité de traitement. Et, dans toutes ces situations, la définition de ce qui est légitime fera en définitive l’objet d’une lutte juridique et politique. Les ONG de défense des droits humains sont confrontées de manière aiguë à ces dilemmes, mais il n’existe pas de « formule magique » pour les résoudre – on ne peut que négocier continuellement, avec courage et flexibilité, pour retisser le réseau des droits et des responsabilités de manière constamment évolutive. Le principe « straight back, soft front » nous permettra d’y parvenir.

Auteur de Small Change : Why Business Won’t Save the World.

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